"L'Adieu de la Nation offert au Roi bien-aimé". Tel est le titre choisit par le Cambodia Daily en cette fin de deuil national. Car c'est le pays tout entier qui s'est déplacé dans le centre de la capitale, afin de prier et rendre hommage une dernière fois à ce Roi-Père. Des habitants de toutes les provinces ont fait le déplacement, et certains sont même là depuis plusieurs mois, en deuil. Il y a peut être lieu de parler de culte de personnalité, tant l'adulation est grande et résistante. Et puis parce que Norodom Sihanouk a abdiqué depuis près de dix ans déjà, et depuis lors, il vivait la plupart du temps et pour des raisons de santé, à Pékin. Enfin, le pays ne se porte pas très bien, tant au niveau économique que social.
Ainsi, la surprise est grande lorsque l'on débarque dans un centre envahi par une foule noire et blanche, qui mêle jeunes et vieux, brandissant portraits en tout genre et parés pour la plupart de pin's à l'éfigie de leur roi. Mais il y a une raison à cet amour éternel: N. Sihanouk est le père de l'indépendance du Cambodge. En 1953, c'est à dire à la fin de la guerre d'Indochine, il libère le peuple de la colonisation française afin que le Royaume retrouve sa pleine souveraineté.
Ainsi, de nombreux représentants étatiques furent conviés dans l'enceinte du Palais royal pour assister à la crémation. Etait d'ailleurs présent le premier ministre Jean-Marc Ayrault, qui eut un entretien avec Norodom Sihamoni, fils du défunt à présent roi et donc maître d'une monarchie constitutionnelle. A ceci près que le premier ministre est devenu l'homme le plus puissant, le dirigeant, détenant le pouvoir exécutif et partageant le pouvoir législatif avec le Parlement. Présent, par l'intermédiaire de ses services, dans toutes les instances nationales, le premier ministre Hun-Sen a quelque peu l'allure d'un dictateur. L'interdiction de toute manifestation par peur d'une quelconque rébellion en est une illustration. Et ce d'autant plus qu'il est accusé de complaisance à l'égard des Khmers Rouges. Voilà un homme qui semble n'avoir que bien peu d'empathie pour son peuple. Jean-Paul Sartre affirme être "tout un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous, et qui vaut n'importe qui". Cela vaut pour lui comme pour n'importe quel autre. Cette forme de réalisation de la condition humaine, dans son aspect radical, est ici ignorée.







Célébration de la mort de l'ancien roi Sihanouk.
Phnom Penh, Cambodge, février 2013.
Fait écho à cette citation une bribe de conversation entre Madeleine Gobeil, professeur à l'université Carleton, et Jean-Paul Sartre lui même, à propos du tribunal Russell, dont il a accepté le siège de président. A la question: "qui êtes vous pour juger?", l'intellectuel répond: "n'importe qui". Car il appartient à chacun d'apprécier, au regard de lois internationales existantes, une politique gouvernementale qui les concernent. Dans une moindre mesure, car la position est plus de l'ordre moral que politique et sociale, cela est aussi vrai en ce qui concerne la politique menée par les Khmers Rouges de Pol Pot de 1975 à 1979, période du génocide, et plus largement jusqu'en 1998, année marquant la fin de la guerre civile qui s'ensuivit, le démantèlement des structures politiques et économiques des Khmers Rouges.
La révolution communiste khmère est lançée sous le régime politique du Kampuchéa démocratique, alors même qu'il n'avait rien de démocratique. Sa mise en place est facilitée par les innombrables bombardements américains de part et d'autre de la frontière avec le Vietnam, une part significative de cambodgiens rejoignant le mouvement à leur suite. De 1954 à 1960, les Etats-Unis ont mis en place à Saïgon un régime terroriste de style latino-américain. A cela s'ensuit une intervention directe. La guerre du Vietnam devient la conséquence nécessaire de l'impérialisme. Le Viêt-nam du Sud a été saccagé et le conflit a par la suite débordé sur les régions alentours. Au Cambodge, l'atrocité des bombardements, hasardeux, est contraire à l'éthique démocratique sans cesse prônée par la première puissance mondiale. Si, comme le philosophe Noam Chomsky, l'on reprend la définition de l'hypocrite dans les Evangiles, à savoir toute personne qui refuse de s'imposer les principes qu'elle impose aux autres, alors il est raisonnable de conclure que la démocratie américaine est hypocrite.
Ainsi, durant cette période, plus de 20% de la population disparait. Chassant le roi Lon Nol du pouvoir dans un climat de guerre civile, les Khmers Rouges se lancent très rapidement à l'assaut de la capitale. C'est le début de la grande évacuation de Phnom Penh. En l'espace de quelques heures, la ville se meut en fantôme. Le but est d'éviter une quelconque rébellion urbaine. Alors commence le temps des grandes purges, le temps d'une collectivisation féroce, le temps des massacres raciaux. Sont par exemple perçus comme des ennemis les personnes d'origine vietnamienne, ou même ceux à "l'esprit vietnamien dans un corps khmer". Nombreux sont ceux qui périront en 1978, année de l'invasion du Cambodge par le Vietnam, avant que ces derniers ne démentèlent l'ensemble de la structure khmère. Le Cambodge louchait sur la Cochinchine.
En 2001, c'est à dire plus de vingt ans après la fin du génocide, le procès des principaux leaders ou grandes figures du régime commence enfin, et ce grâce à la mise en place d'un nouveau tribunal: les chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens. Difficile à créer en raison d'une justice cambodgienne fragile, le pays a du travailler avec l'ONU qui a fini par apporter un soutien total au déroulement du procès, d'ordre international.
Ainsi, en 2009 avait pu être reconnu coupable Kaing Guek Eav, plus connu sous le nom de Duch. Il était le directeur du fameux centre pénitentiaire S-21, que l'on peut qualifier sans se tromper de camp d'extermination. Dans cette ancienne école, plus 20 000 personnes de tous âges et soupçonnées -souvent de manière fantaisite- de saboter la révolution y ont été torturées avant d'être froidement exécutées et jetées dans des fosses à l'extérieur de la ville, endroit que l'on appelle aujourd'hui les "killing fields". Ainsi, le principal responsable a été reconnu coupable de crimes contre l'Humanité ainsi que d'infractions graves aux Conventions de Genève de 1949, qui interdit par exemple la torture et définit l'obligation de traiter humainement les prisonniers. A ce titre, la sentence correspondant à ces crimes tombant dans le domaine du droit international est l'emprisonnement à perpétuité. Il faut savoir que la peine de mort a été abolie en 1989.
"S21, la machine de mort Khmère rouge".
Phnom Penh, Cambodge, février 2013.
La seconde phase du procès des Khmers Rouges met sous le coup de l'accusation les trois têtes du régime polpotien: Nuon Chea, président de l'Assemblée du Kampuchéa démocratique, Khieu Samphan, chef d'Etat du Kampuchéa démocratique, et enfin Ieng Sary, vice-Premier ministre et ministre des affaires étrangères. Accusés des mêmes crimes que l'ancien bourreau et désormais condamné, ils doivent en plus répondre de l'accusation de génocide, notamment contre les Chams musulmans et la population vietnamienne du Cambodge.
Malheureusement, le procès ne se déroule pas de la meilleure des façons. Avant tout pour des raisons financières; fonctionnant grâce à des contributions volontaires, le plus important donnateur, à savoir le Japon, est devenu moins généreux que par le passé. De facto, le nombre de séances par semaine diminue et celles ci sont écourtées. Par ailleurs, le procès doit tenir compte de la mixture juridique composée des systèmes national et international. Une tâche qui n'est pas facilitée par les avocats des parties civiles, fragiles. C'est justement parce-que leurs clients sont vieux et malades qu'ils tentent de retarder l'échéance. Ainsi, lors d'une visite au tribunal, les spectateurs ont pu constaté que Ieng Sary avait été dispensé de sa présence, pour préférer l'hôpital (il est aujourd'hui décédé). Ainsi, nombreux sont ceux à espérer que justice soir faite avant qu'il ne soit trop tard, le jugement de l'homme étant plus sûr que celui du ciel.
A commencer par les victimes. Poussées sur le devant d'une scène tragique, elles ont, en tant qu'actrices, la possibilité de témoigner, de raconter la vérité. Et justement, la vérité (ou ce qui s'en rapproche le plus), bien souvent faussement présentée, ne se limite pas à des chiffres -le nombre de morts par exemple-, à une enchaînement brutal des faits, pris dans leur aspect purement historique sans tenir compte de la dimension humaine du conflit. Et pourtant, c'est ce qui rend l'évènement réel, à l'homme sa prise de conscience. L'histoire collective doit tenir compte de l'histoire à hauteur d'homme. Un constat juste, tenu par une victime devenue cinéaste: Rithy Panh. Car c'est aussi dans les destins individuels qu'apparait la réalité du conflit, ou du moins une dimension nouvelle et nécessaire, à savoir la dimension humaine. Selon le réalisateur, il faut notamment retenir de ce conflit un surgissement: l'idée de resistance. Celle-ci, au départ d'ordre individuel, devient un mouvement collectif -et c'est là un exemple témoignant de l'importance de l'échelle humaine dans l'histoire-. Car le régime de Pol Pot était teinté de darwinisme. Les travailleurs étant privés de tout, les plus faibles devaient être éliminés. Le droit à la vie appartenait aux plus forts, alors considérés comme l'élite de la révolution. "Pourquoi enseigne t-on la morale et la religion, mais pas la résitance?" se demande Rithy Panh. Et pourtant, c'est dans ces moments de résistance que la conscience humaine surgit. Et il ne s'agit pas seulement de la bataille contre la mort, mais en réalité de la lutte pour l'existence. Se battre pour avoir le choix, puissant symbole de liberté. Ainsi pourrait-on résumer: "le propre de l'humain est justement sa capacité à faire un choix, y compris au prix de sa vie". Paradoxalement, cela vaut aussi lorsque la vie n'est plus, et en cela la résistance donne l'espèrance. "La vie est morte, vive la vie", écrira l'homme au dos d'une photo de lui prise dans un camp de réfugiés en Thaïlande.
Résister, c'est vivre. Vivre, c'est résister.