Les buildings, la nuit, Singapour.
Quartier des affaires, Singapour, février 2013.
Le contraste est saisissant, surprenant.
Singapour fait partie intégrante de l'Asie du Sud-Est tout en étant un symbole puissant de modernité. Dans une région en développement, la cité-Etat, surnommée "la Suisse de l'Asie", a véritablement l'allure d'une ville occidentale. Mieux encore, imprégnée par la volonté d'une démarcation, voir d'une séparation, elle en vient à être un endroit inédit. Poussée par une réussite économique indéniable, elle tend à apparaître comme un lieu clos. Certes, il s'agit de l'un des plus importants ports, l'une des plus grandes places financières au monde, attirant ainsi un très grand nombre de millionnaires. Mais cet essor économique ne saurait masquer un constat, une impression, celle d'une ville parfaite, trop parfaite. La ville, prospère, est minutieusement organisée, d'une extrême propreté, et au sein de laquelle le taux de délinquance est quasi nul. Tout semble à sa place, tout semble prévu, calculé, pensé. Des milliers de caméras sont là pour observer et vérifier que cet ordre, strictement établi, est respecté. Si l'on ajoute à cela la peur omniprésente du terrorisme marquée par l'incitation à la délation, c'est à dire au repli sur soi, surgit alors l'écho populaire mais bien réel des pages du roman de Georges Orwell, 1984. Un mode de vie qui peut aussi éventuellement faire allusion au film The Truman Show de Peter Weir. Le personnage principal, incarné par Jim Carrey, est, depuis toujours, la cible d'une émission de télé-réalité. Le monde qui l'entoure, ce qu'il croit être la réalité n'est en fait qu'un immense plateau de tournage, dont la maxime serait, s'il fallait en choisir une, "le meilleur des mondes possibles". Cette vie, sûre et tranquille, a un prix: l'autorité, au détriment de la liberté. La censure de la presse est le symbole de cette substitution. Pour cette raison, certains parlent de démocratie autoritaire, expression antithétique et donc insensée. Le principe humaniste, s'il existe, de manière plus ou moins évidente, en prend un coup, dès lors que l'on en vient parfois à se demander si l'interdiction prime sur l'autorisation, si tout ce qui n'est pas interdit est autorisé, par opposition à la logique dictatoriale qui voudrait que tout ce qui n'est pas autorisé est interdit. Ainsi, les interdictions, souvent en rapport avec la vie quotidienne, sont nombreuses. Il ne faut pas boire ni manger dans le métro, il ne faut pas être homosexuel, il ne faut pas cracher par terre. Il ne faut pas vendre ni jeter de chewing-gum, il ne faut pas se mettre en grève. Les zones où il est interdit de fumer si nombreuses qu'il devient difficile de déterminer avec certitude celles qui l'autorisent. Parallèlement, à chacune des ces illustrations correspond une lourde punition. De même, les châtiments corporels et la peine de mort sont choses assez courantes, notamment en raison d'une lutte sévère contre le trafic de drogue.
Mais parce qu'il faut arrêter de cracher sur la ville, il est temps de dresser un autre constat tout aussi frappant. Little India, Chinatown, Mosque Street... Ces noms de quartiers, de rues, tiennent à rappeler que la cité a favorisé une importante mixité culturelle. Véritable melting-pot, elle est la preuve nouvelle qu'une coexistence des peuples, des cultures, est possible et bénéfique. Ici, "Le Choc des civilisations" à la dimension conflictuelle, prédit par Samuel Huntington, semble ne pas avoir eu lieu.
La recherche d'une identité a cela de mauvais qu'elle amène à l'uniformisation du genre humain et au rejet de la différence. Ce n'est pas sans rappeler le débat entretenu par la droite et l'extrême droite française sur l'identité nationale, dont les seuls résultats sont l'incitation au repli sur soi et la démonstration d'un certain nombre d'erreurs.
Qu'est-ce qu'une Nation, se demandait Ernest Renan?
Pour répondre à cette question, essentielle, il faut d'abord chercher à savoir ce qu'elle n'est pas.
D'où ne provient pas le droit national?
Il ne provient pas de la race. Au principe des nations, symbole d'unité, on substitue parfois, à tort, celui de l'ethnographie, qui divise. Pour affirmer une telle chose, il faut remonter dans l'Histoire. L'Empire romain, dont est issue la France, est constitué d'agglomérations de grandes villes, de multiples provinces véritablement différentes. Par la suite, l'Empire de Charlemagne s'inscrit dans cette continuité: il est un Empire unique renfermant les races les plus diverses. A sa chute, le découpage issu du Traité de Verdun ne se fait absolument pas en fonction des races existantes. Il devient alors mensonger de prétendre que la politique capétienne se soucie des races. Le Royaume parvient à regrouper les territoires de l'ancienne Gaule, mais il s'agit de provinces indépendantes les unes des autres ne se souvenant plus d'une origine commune. L'idée d'une identité gauloise n'est alors que pure affabulation, toute conscience gauloise ayant péri dès le IIème siècle. Ainsi les nations modernes se caractérisent par leur diversité culturelle. Il en va ainsi de la France, à la fois celtique, ibérique et germanique ou de l'Allemagne, dans laquelle il n'existe aucune race germanique pure. D'ailleurs, ce dernier concept n'existe pas sur le plan historique. Ernest Renan affirme que "l'Anglais est bien un type dans l'ensemble de l'humanité. Or le type de ce qu'on appelle très improprement la race anglo-saxonne n'est ni le breton du temps de César, ni l'Anglo-saxon de Hengist, ni le danois de Knut, ni le Normand de Guillaume le Conquérant mais la résultante de tout cela".
Enfin, le christianisme, pourtant largement présent dans les courants de la droite politique, tend en ce sens de part son caractère absolu et universel -l'ancien président du Vénézuela, Hugo Chavez, dira d'ailleurs de Jésus-Christ qu'il était le premier des socialistes-.
Le droit national ne provient pas non plus de la langue. Elle n'est pas la condition sine qua non de l'existence de la nation. En Suisse par exemple, trois langues sont parlées. Il est aussi nécessaire de démentir l'idée selon laquelle les langues sont signes de races car elle est fausse. La preuve en est que le peuple prussien a vu l'allemand remplacer le slave. Non, les langues sont avant tout des formations historiques.
Ni de la religion. Alors que les religions d'Etat entretenaient des masses croyant de manière uniforme -la
religion d'Athènes se définit ainsi par le culte d'Athènes; celui qui
ne suivait pas les rites qu'elle imposait ne pouvait être considéré
comme citoyen de la Cité- la théologie dogmatique fait de la croyance religieuse une affaire
reposant sur le principe de liberté. Croire ou ne pas croire, à vous de
choisir. Alors, la religion, affaire privée, devient chose individuelle.
La géographie, si elle a joué un rôle important dans la division des nations, n'a pas créé le droit national. Une carte ne saurait imposer les limites d'une nation, qui est à la fois corps et âme. L'idée est trop arbitraire pour qu'elle en soit à l'origine.
Ainsi, à partir de ce qu'elle n'est pas, il est possible d'envisager ce qu'est une nation. Celle ci est avant tout une conscience morale. C'est l'affaire d'un peuple dans lequel l'homme, affranchi de toute chose, est au centre. Car ce qui caractérise aujourd'hui les différents Etats de l'Europe occidental, c'est la fusion des populations qui les composent. A la naissance de la France il faut associer l'imperceptible minorité de francs existante. Sur ce plan, il faut préférer à l'idée d'une culture nationale celle de culture humaine. Alors l'individu abdique au profit d'une communauté. Possédant un riche legs de souvenirs, hérités d'une construction historique, elle repose aussi sur le consentement actuel, le désir de vivre ensemble sur un territoire unifié, mais non-figé, tout en éprouvant la volonté de rappeler un passé qui doit servir l'évolution en cours de notre société. L'Histoire a cela de beau et d'utile qu'elle permet de comprendre le présent en se tournant vers le passé. Celle ci nous apprend que la nation prime sur l'identité nationale.
Il faut distinguer l'identité nationale de l'identité individuelle. La construction d'une identité est absolument indispensable au développement de l'individu, terme, fruit du libéralisme, qui doit être pris au sens strict, c'est à dire l'être unique, libre et indépendant. Une indépendance limitée par l'influence nécessaire et essentielle de l'autre, de l'environnement qui l'entoure. Il est alors préférable d'employer le terme de personne. La notion tribale d'ubuntu illustre sa dimension sociale. Décrite par Nelson Mandela, on peut la traduire par "je suis parce que nous sommes". Ainsi, l'identité est aussi le fruit d'autrui, Cet élément hors de soi participe largement à la construction du moi. Bref, l'identité s'inspire et s'abreuve de la différence. Une nouvelle fois, du choc des cultures résulte l'idée d'un combat, d'un affrontement entre deux ou plusieurs cultures en vue d'une quelconque domination. Il serait peut être judicieux d'inverser la conception de la chose, un choc de cultures pouvant produire une énergie positive. L'amour en est une belle illustration. Alain Badiou, dans son Eloge de l'amour, affirme de manière très juste l'importance de la différence, notion qui emporte celle de partage et faisant alors du couple, pour reprendre les mots de Spinoza, "un individu deux fois plus puissant que chacun pris séparément".
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